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Le Souss & le Makhzen à travers un poème de Rais Abidar Ou Toukart de la Tribu des Ait Hmad.

 

Nous présentons, dans cet article, un poème en Tachelhit de la fin du 19ème siècle qui décrit le point de vue d'un poète de l'Anti-Atlas sur les tentatives du Makhzen de contrôler la région.

 

Amarg n' rais Abidar n' Toukart (Ait Hmad)*.

1. A sidi Hmad ou Mousa, Outzrwalt,

2. Ad ak nghra a yi thadrt i tajmaât.

3. A lqayd Taieb, a Outguntaft,

4. Inna yawn ma yas igan Utoukart :

5. " Aywa, aâla slama n Rbbi, a lqayd,

6. Tkkit koullou Ait Mzal oula Ilalln,

7. W'allah ayna annigh ma dak isghurn ixf,

8. Amr G'Wadrim iffel azilal ilaht

9. A lqayd ar tnhu taxrmut ".

10. Gan imgharn krad i Ait Milk

11. Zund takniwn gablnin tikint.

12. Toukkimt, iqand ad ukan illint.

13. Aywa, chikh Moh-ad (n) ifqirn,

14. Nttan a imln ad rbbun Umilk.

15. A imgharn ad awk igan aytmatn ;

16. Imma takatin ar ukan allant.

17. " A lqayd Taieb ak ninni ssaht :

18. Ajjat ukan Uhmad ulla Irsmukn,

19. Allat lfziaât aylligh lkmn talalt ;

20. A lqayd Taieb, awin dari lousit :

21. Mqqar agh tugert, rad ak nini ssaht :

22. Man irur Wijjan, nflawn tin ;

23. Iligh nsrsa adrras iaâmmr,

24. Iga gis sidi Hmad u Musa lharkt,

 25. Llan awk gis Ayt Uzarif kullutn.

 26. As lligh sn ikka Ugllul s lharkt,

 27. Aywa Tighmi agh hadrn ighwaghn.

28. Annigh lbarih illa gisn tiwoudchi,

29. Nnan agh ukan Wijjan ad ran midden.

30. Tuzzumt n id ad nkka igharasn,

31. Tlkm ukan Wijjan, a ighwaghn,

32. A laâfit ichahad Rbbi ar trghamt.

33. Yan ikdan i wadif iaâiyaln,

34. A yan izran, a Wijjan, asmrwi nk,

35. A lxzant, ur rad thadrm i rwah nem

36. Iysan zund laârud is a trwaln.

37. Iffu lhal, iffud ukan lharkt.

38. Illi lbarud is agh tn tayn.

39. Annigh laâwin irzagn i yan t ittafn.

40. ?

41. A wana iharchn jnjmn asbahi ns.

42. Ma darngh iwin d iguyya s mrakwch.

43. Gammin lqiyad a yasn knoukh ixf.

 44. Taghawsa nna taâdl nit, walayni

45. Maf ur ghwigh izaggn, flgh tassast ?

46. Walayni yudad laâql, nnan agh :

47. Tin Wijjan, nssfa gisn lxatr.

48. Lkmgh lxzanat s udarinu ifrghn.

49. I Rbbi, a imgharn, a yat lousit,

50. Rbbi ad izzouggwzn yan yattuyn,

51. Ar t ihkm bu mhnd lli ur iharchn.

 52. Inna lli lhaj Hmad lligh ihayyl :

 53. "Ghassad Algud agh ra nsrs lmahallat".

 54. Utnt irgazn gh ugayyu, ur isawl.

 55. A ishan d lmufid ibbi iwaliwn,

56. Yan ini itghawaln ignna d' tafoukt,

57. Ad ukan drn izzl idarn x tallaght.

 58. Walayni yudad laâql, nnan agh :

59. Ini touchka taqaddurinw, nqiyis,

60. Tagat n'timzgadiwin tout midden,

61. Ur a aqran, oula ddin icha yasn.

62. A han laâcur ur yad illi dar midden,

63. Iga kullu tighrad i yan isrwatn,

64. Bab n zkka han idolan iwint.

65. Imma yan igan iguiguil ur tn iwin,

66. Allahu akbar, awddi, lislamngh ,

67. Han irbbi ur nuddi lhaquqns.

* Ait Hmad, tribu de la confédération des Ait Othmane au sud de Lakhssase

 

Traduction du poème en Français

1- O Sidi Hmad Ou Moussa de Tazeroualt 2- Je t'invoque. Assiste moi dans cette assemblée. 3- Et toi, le caïd Si Tayeb des Aït Tagountaft, 4- Voilà ce que dit le chanteur de Toukart : 5- " Le salut de Dieu sur toi, Caïd, 6- Tu as parcouru le pays des Aït Mzal et des Ilallen. 7- Je n'ai pas vu, par Allah, un seul pour te tenir tête, 8- Sauf Gouadrim qui est parti, laissant l'Azilal 9- ? 10- Ils étaient trois cheikhs chez les Aït Milk 11- Comme autour d'un pot, épouses rivales. 12- Il était forcé qu'il y eut des coups. 13- C'est ce cheikh Moha N Ifqiren, en vérité, 14- Qui a montré aux Aït Milk comme il faut faire ; 15- Tous leurs cheikhs sont comme des frères, 16- Mais on pleure dans les foyers. 17- Je te dirai, Caïd Tayeb la vérité : 18- " Laisse les Aït Hmad et les Irsmouken, 19- Fais monter les harkas jusqu'où pousse l'euphorbe ". 20- Reçois de moi un conseil, ô caïd Tayeb : 21- " Tu as beau être le plus fort, je te dirai la vérité. 22- Nous te laissons le pays au-delà d'Ouijjan " 23- Mais dans les lieux où sont nos fossés fortifiés, 24- Sidi Hmad Ou Moussa a mis ses armées 25- Et tous les saints de Tammacht et ceux d'Azarif . 26- Le jour où Aguelloul y vint avec son armée, 27- Les montagnards de Tighmi s'étaient assemblés. 28- Au coucher du soleil, j'ai vu le crieur 29- Disant : " C'est à Ouijjan que chacun doit aller ". 30- Au milieu de la nuit, nous étions en chemin. 31- En arrivant à Ouijjan, ô les hommes libres, 32- Quel feu y flambait, Dieu en est témoin, 33- Quand on a senti l'odeur de la moelle des garçons. 34- Ah, celui qui a vu, Ouijjan, ta mêlée, 35- Il ne couchera plus, tentes, sous votre abri. 36- Ah, les chevaux qui fuyaient comme des troupeaux. 37- Quand le jour parut, on vit les harkas. 38- C'est la fusillade et on nous poursuit. 39- J'en ai vu trouver gênant les vivres qu'ils apportaient. 40- J'en ai vu trouver gênant les burnous noirs qu'ils portaient. 41- Tel qui était courageux a pu sauver son fusil. 42- Combien ont-ils emporté à Marrakech de nos têtes. 43- Mais les caïds n'ont pas pu les faire courber nos têtes. 44- Je dis que c'est bien ainsi, mais pourtant 45- Pourquoi n'ai-je pas,fuyant cet enfer,gagné les sommets ? 46- Mais la raison m'est revenue. Elle m'a dit : 47- " J'ai eu bien de l'agrément au combat d'Ouijjan. 48- Je suis allé jusqu'aux tentes avec ma jambe boiteuse ". 49- Pour Dieu, ô les grands seigneurs, à vous un précepte ; 50- C'est Dieu qui a fait tomber celui qui était en haut. 51- Le hérisson l'a vaincu, qui est sans vaillance. 52- El Hajj Hmad avait dit, se mettant en route : 53- " Aujourd'hui la méhalla ira camper à Oulgoud ". 54- Or, les hommes l'ont frappé en tête. Il n'a plus parlé. 55- Or, en résumé, c'est assez parler. 56- Celui qui avait pensé prendre le Soleil au Ciel, 57- Il est tombé les pieds allongés dans la boue. 58- Mais la raison m'est revenue. Elle m'a dit : 59- " Si mon jugement est bon, si je pèse bien, 60- L'anathème des mosquées a frappé les gens. 61- On n'a plus de religion. On ne lit plus le Coran. 62- Les gens ne paient plus la dîme des grains. 63- Des batteurs dans l'aire elle est le salaire, 64- Et celle du bétail est pour les beaux parents, 65- Et ceux qui sont orphelins ne reçoivent rien. 66- Allah Akbar, mon ami. Mais dans notre Islam 67- Dieu n'a pas sa part.

 

Analyse du texte et contexte historique :

Tradition orale et histoire régionale. Les tribus de l'Anti-Atlas face au caïd Saïd Aguelloul (1897-1900).

 

I- Introduction.

Ce poème que je me propose ici de présenter a été recueilli au début du XX° siècle dans une région périphérique, en marge, du Maroc, le Sous el Aqsa des historiographes marocains, qui correspond aux régions qui s'étendent entre l'assif Oulghas (oued Massa actuel) et l'Oued Noun (région d'Agoulmim, Goulimin selon la transcription officielle). Territoire qui, encore à la fin du XIX° siècle, vivait sous la domination politico-religieuse des descendants du célèbre saint du sud-marocain Sidi Hmad ou Moussa du Tazeroualt.

Ce texte oral en berbère (tachelhit) nous permet d'aborder deux événements, à la fois particuliers et similaires (la reprise en main d'une région rebelle au pouvoir central du moment) sous le regard de l'assiégé, du " sujet de sa propre histoire ". Ce regard nouveau complète d'une certaine manière les sources écrites (arabes et françaises). Malheureusement, à ma connaissance, je ne connais aucun travail de référence, qui aurait fait l'objet d'une publication, accomplis sur les chants du Sous et de l'Anti-Atlas de cette période troublé (fin XIX°- début XX°) qui vit l'intrusion du pouvoir central puis de celui de la France coloniale qui entraîna le mouvement millénariste d'un charismatique marabout maure, Hmad El Hiba. On constate donc, dans ce domaine, d'un désintérêt du domaine " achelhi " au profit du domaine " amazigh " de l'Atlas central sur lequel deux travaux importants furent effectués par Amédée Boussard (1935) et J. Robichez (1949).

De plus, le temps qui passe ne fait que réduire les chances de pouvoir un jour récupérer ne serait-ce que des fragments de cette culture orale. Ce fragment de la littérature orale du sud-ouest marocain a été recueilli à Tiznit en 1918 par le fameux officier des renseignements et notoire berbérisant Léopold-Victor Justinard qui le publia et l'annota en 1928 dans la revue de l'Ecole des Hautes Etudes Marocaines de Rabat, Hesperis.

Le capitaine Justinard avait en effet été envoyé en mission de renseignement en 1916, dans la " Marche de Tiznit " qui marquait alors la limite sud du Maroc " pacifié ". C'était l'époque où les populations de ces régions méridionales ne reconnaissaient plus le pouvoir alaouite qui avait eu la faiblesse de signer le traité de Fez instituant le protectorat (30 mars 1912). Ils lui avaient préféré un " aguelid " arabe, El Hiba fils de Ma El Ainin, célèbre chef religieux de l'ouest saharien. Après s'être fait proclamer Sultan à Marrakech (18 août 1912), le " Sultan bleu " défait à Sidi Bou Othman (6 septembre 1912), se réfugia à Taroudant dans un premier temps puis suite à plusieurs défaites successives, il se replia sur Asserssif (Aït Milk), Timguer (Aït Ouadrim) pour finir à Kerdous (Ida Oubaaqil) dans le massif de l'Anti-Atlas.

En 1916, la France alors engagée dans les combats d'Europe ne pouvait engager d'importantes troupes pour " pacifier " toutes les régions de l'Empire Fortunée ; l'officier de Tiznit devait se borner à prendre contact avec les différents chefs tribaux de l'Anti-Atlas dans l'éventualité d'une futur soumission, en d'autres termes de " boire du thé avec les notables et écouter ce qu'ils ont à dire, sans s'immiscer le moins du monde dans leurs différends " selon ses propres mots. En mai 1917, au coté de Justinard fut nommé un " naîb ", un représentant du néo-Makhzen, Tayeb Outgountaft (puissant caïd des Aït Tgountaft du Haut-Atlas) chargé de soumettre les tribus.

C'est à ce dernier qu'est adressé ce poème de mise en garde. Il vient en effet de soumettre différentes tribus de la plaine et de la montagne (des confédérations Achtouken et Ilallen). L'auteur de cet " amarg ", le voyant déjà avancer sur les autres tribus (dont la sienne) lui conseille de ne pas s'engager plus avant dans la montagne sans quoi il aurait à subir une cuisante défaite en lui rappelant la déroute qu'infligèrent les montagnards à un autre représentant du Makhzen de la fin du XIX° siècle, Si Saïd Aguelloul (principal caïd des Ihahan du Haut-Atlas).

Il est très difficile d'obtenir des informations biographiques sur les poètes itinérants du domaine de la tachelhit. Les rares travaux effectués dans ce domaine ne font aucune référence à ce " raïs " de l'Anti-Atlas. Le peu que l'on sait sur lui nous est révélé par Justinard. Nous ne connaissons de lui que son surnom, " abidar " qui signifie le boiteux, son village d'origine, Toukart, et sa tribu, Aït Hmad de l'Anti-Atlas. Nous connaissons un autre poème du même auteur, rapporté aussi par l'infatigable " qabtan chleuh ", où l'on apprend que dès cette époque ces hommes de la montagne connaissent déjà l'émigration vers Paris et ses usines et ce malgré leur refus de reconnaître celui que l'on appelait alors le " Sultan des Français " (Moulay Youssef, 1912-1927).

 

II- Succincte analyse thématique.

 

Ce travail s'inscrit dans une perspective de recoupement des sources écrites, archives coloniales essentiellement (Vincennes et Nantes) par les sources orales recueillies dans les contrées étudiées. N'étant hélas pas arabisant j'ai dû faire l'impasse sur un ouvrage de référence pour l'histoire du Sous, " El Maasul " de Mokhtar Soussi. J'espère que d'autres que moi pourront compléter cette ébauche d'une nouvelle lecture de l'histoire du Sous. Le travail d'analyse de la littérature versifiée concernant les conflits régionaux et la place du poète dans cette sorte de guerre idéologique reste à faire. Cette présente contribution tente de s'inscrire en ce sens.

J'ai reproduis ci-dessous la traduction du texte par Justinard qui me parait correct à tout point de vue.

Ce texte poétique débute par un traditionnel " prologue invocation ", où le poète invoque l'aide du grand saint de Tazeroualt (Si Hmad Ou Moussa) pour " dénouer la langue " (vers 1-2).

Il a de particulier, qu'il ne s'adresse pas à l'assistance habituelle, aux membres de la société villageoise ou tribale mais au représentant du Makhzen à Tiznit, relais local du pouvoir central, le caïd Tayeb Ou Tgountaft (vers 3). L'auteur se présente, parle au nom des tribus libres, insoumises des montagnes des Ida Oultit (vers 4). Puis le poète décrit, présente la force du caïd et la crainte qu'il a fait naître chez les tribus de la plaine et de la montagne, qu'il vient alors de soumettre par la fer et le feu. Ceux qui osaient lui faire face ne trouvant comme issue que la fuite (vers 5-16). Puis le montagnard lui propose une sorte de partage du territoire régional, un statu-quo des forces en présence, lui signifiant les " frontières " à ne pas dépasser (vers 17-25) et lui rappelle la défaite de son prédécesseur à Tiznit, Si Saîd Aguelloul (El Guellouli sous la forme arabe, représentant du Sultan de 1897 à 1900), que lui infligèrent les tribus et auquel participa Abidar lui-même (vers 26-57).

Il décrit les préparatifs et l'organisation de l'attaque contre le camp d'Aguelloul, rassemblement des l'assemblée tribale, longues délibérations jusqu'au soir puis appel aux rassemblements de tous les hommes valides pour l'expédition contre Ouijjan (vers 27-29), enfin l'attaque par surprise en pleine nuit (vers 30). Il est intéressant de noter les termes par lequel le poète désigne les hommes qui participe à cette attaque : "irgazn " (vers 54) et "i uwa n " (vers 27-31). Le premier terme signifie en tachelhit l'homme à proprement parler ; le second lui est moins usité, il dérive, si l'on en croit Abdallah Bounfour, du verbe " tt wwa " qui signifie se révolter ou être en dissidence selon le point de vue. Dans son dictionnaire, Antoine Jordan, donne la définition suivante du mot, " dissident, insoumis, rebelle, émeutier ". Quant à Justinard il traduit ce terme par " les hommes libres ". A contrario les hommes composant la harka du caïd ne sont jamais désignés ou dénigrés, ils sont juste ignorés, méprisés.

Abidar met ensuite garde Outgountaft, il introduit ici la morale du poème, en le mettant en garde contre l'orgueil des puissants et l'ivresse du pouvoir qui leur fait oublier jusqu'à leur vulnérable statut de simple mortel, justiciable tôt ou tard devant Dieu (vers 49-51). Il finit son récit par une complainte redondante et commune à beaucoup de ce genre de texte, une sorte de vers rituel, qui attribue tous les malheurs des hommes à leur pêchés et au non-respect des canons de la religion (vers 55-67).

 

III- Contexte historique.

 

Ce texte poétique d'Abidar Ou Toukart s'inscrit dans la lutte contre le Makhzen et ses potentats locaux qui le représentent, caïds, kébirs et autres naïbs. Il s'agit d'un phénomène cyclique de l'histoire du Maroc pré-colonial, la révolte et la résistance des tribus face au pouvoir central : phénomène conjoncturel ici dû à la mort d'un sultan fort, Moulay Hassan en 1894.

Ce dernier avait réussi a rétablir l'autorité des Alaouites sur le Sous-extrême après une éclipse de plusieurs années. Il prit la tête par deux fois (1882 et 1886) d'une puissante colonne militaire qui en 1882 et 1886 franchissait la frontière entre " bled siba " et " bled makhzen ", l'assif Oulghas (dénommé aujourd'hui oued Massa), pour imposer aux tribus des plaines et des montagnes de nombreux caïds et édifia une place-forte au milieu du pays pour surveiller et prêter assistance à ces nouveaux représentants du Sultan. Avant l'intrusion de ces harkas dans cette région, c'est la Maison du Tazeroualt qui tenait d'une certaine manière un rôle politique limité. Elle jouait un rôle d'arbitre lors des conflits inter-tribaux, percevait les amendes en cas de rupture des accords de paix et elle avait dans les assemblées des principales tribus un représentant qui s'efforçait de faire pencher les décisions de celle-ci à l'avantage de leur maître. D'ailleurs le titre de caïd fut donné à nombres de ces représentants d'Iligh par Moulay Hassan lors de ses expéditions " soussiennes ". Mais en acceptant un dahir de commandement du sutan, les chérifs du Tazeroualt perdent alors tout prestige (sur lequel reposait une grande part de leur autorité) aux yeux des tribus. Et par deux fois (1886-1889) le potentat d'Iligh est assiégé par une coalition de tribus menées par les Ida Oubaaqil.

C'est cette dernière grande tribu qui prend la tête de toutes les grandes révoltes contre le Makhzen à la fin de ce siècle. Elle forme avec deux autres tribus (Ida Gouarsmoukt et Ida Ousemlal) la confédération des Ida Oultit. Les Aït Hmad de notre poète faisait un temps parti de cette coalition, mais le lien politique qui depuis longtemps les rattachait commence à s'affaiblir jusqu'à disparaître complètement au début du XX° siècle. Ce qui ne l'empêche pas de se joindre à ses anciens alliés au moment des grandes révoltes.

Moulay Hassan meurt le 7 juin 1894. Son fils Moulay Abdelaziz devient sultan le 9 juin 1894, mais la réalité du pouvoir reste aux mains du grand vizir Ba Hmad. A cette époque, le Sous est en pleine anarchie. La plupart des caïds investis par Moulay Hassan sont encore présent mais en réalité n'ont guère plus d'autorité dans leur propre tribu que les autres notables. L'événement qui provoque l'envoi du caïd Saïd Aguelloul serait un conflit sur le partage des eaux de sources entre Tiznit et les Aït Ouglou. Par le jeux des alliances tribales (amqqoun en tachelhit, leff en arabe) le conflit s'étend aux tribus voisines.

Avec d'une part les Aït Tznit, Aït El Aouina, les Aït Brayim et les Akhsas ; d'autre part les Aït Ouglou, les Aït El Khoms, les Aït Sihel, les Aït Jerrar et une partie des Aït Boubakr. Pressé par leur adversaire les Aït Tiznit et leurs alliés décident de demander secours au pouvoir central. La plupart des caïds en titre sont partisans de cette démarche, mais les petits chefs locaux refusent de se joindre à eux. Une délégation se rend à Marrakech auprès de Moulay Abdelaziz ; ses principaux membres sont les caïds Hammou de Tiznit, Abdeslam des Aït Jerrar, Hmad des Aït Brayim, Ali des Aït Abella, Ali des Aït Khoms et Bouhiya des Akhsas.

Le sultan nomme un de ses cousins le chérif Sidi Mohamed Ben Abdeslam (descendant de Moulay Sliman) et le caïd Aguelloul des Ihahan (protégé de Ba Hmad) avec pour mission de réunir une puissante colonne militaire pour rétablir l'autorité de ses caïds et d'installer un naïb (un représentant) dans le pays. C'est à ce dernier qu'est confié le commandement réel de l'expédition. Les tribus effrayées de l'arrivée de cette mehalla (troupe chérifienne), vinrent demander secours à Sidi Mohamed du Tazeroualt qui se mit à leur tête en organisant la défense des tribus.

Dans un premier temps Ben Abdeslam s'installe avec ses contingents à Tabouhagnayt chez les Aït Bou Tayeb (confédération Achtouken) tandis que Aguelloul stationne à Biougra chez les Ida Ou Mhand (Achtouken) où il achève de réunir les partisans des tribus Ihahan et de la plaine du Sous. C'est alors que, le 1° mai 1897, les tribus " rebelles " venus du sud en grand nombre attaquent à Tabouhagnayt la mehalla du chérif, la mettent en fuite et pillent son campement. Précipitamment, Aguelloul se porte vers le sud et livre plusieurs combats à ses adversaires, entre autre au Tleta des Id Aissi et chez les Aït Bou Tayeb. Peu après vers le milieu de septembre 1897, il livre sur l'assif Oulghas une bataille générale de trois jours. Les différentes tribus sont défaites successivement avec de lourdes pertes, Mohamed Outzeroualt est défait à son tour à Toubouzar et doit se réfugier dans les montagnes. Aguelloul parcourt alors le pays, réduisant les dernières résistances des gens de la plaine avant de faire son entrée à Tiznit le 30 septembre 1897.

Il rayonne alors à partir de cette place-forte sur toute la région, organisant des expéditions dans tout l'Anti-Atlas, notamment chez les Aït Ba Amran, les Akhsas, les Imejjad et les Aït Ifran.

Les Ida Oultit sont alors les seuls à ne pas s'être soumis, Aguelloul prépare une importante expédition vers la fin de 1899. Il concentre ses troupes, levées sur les tribus soumises, au pied de la montagne à Ouijjan. Mais celles-ci sont violemment attaquées de nuit par la totalité des contingents montagnards. Elles réussissent à se dégager après plusieurs combats extrêmement durs. Aguelloul envoie alors l'un de ses lieutenants El Hajj Hmad à la poursuite de l'ennemi, mais il subit à son tour une cuisante défaite dans laquelle il perd la vie. Les montagnards (iboudraren en tachelhit) ont alors à leur tête un notable de la tribu Ida Oubaaqil, amghar Hmad Gouamazzer qui, après s'être imposer face aux caïds makhzen nommés à l'époque de Moulay Hassan (Tahar Oublagh et Saïd Ou Hmad) s'est érigé en champion de l'indépendance en constituant un noyau de tribus hostiles au Makhzen et dont faisaient parti, outre les Ida Oubaaqil, les Ida Gouarsmoukt, les Ida Ousemlal, les Aït Hmad, les Aït Ouafka et la fraction Tahala des Ammeln.

Le caïd Aguelloul prend alors lui-même la tête de ses troupes. Dans un premier temps il a le dessus dans une série de rencontre mais lors d'une bataille à Tassaout n Driss une partie de ses troupes l'abandonne et il est obligé de se replier sur Ouijjan. Une convention intervient alors entre lui et les montagnards fixant la limite entre les zones makhzen et siba. Le caïd fait alors construire une forteresse à Ouijjan pour surveiller ces Ida Oultit trop remuants et se replie sur Tiznit avant d'être relevés de son poste en juillet 1900. De son coté Gouamazzer fait élever un rempart de pierre (aderras) pour matérialiser l'indépendance tribale de ses montagnes. Ces remparts sont encore visibles en 1917 à l'arrivée du caïd Tayeb Outgountaft à Tiznit en tant que nouveau naïb du Makhzen, et les Ida Oultit et leurs voisins ne sont toujours pas soumis au pouvoir central.

En effet après le départ d'Aguelloul, toute la région sombre à nouveau dans le système de vendetta cyclique qu'est la siba avant d'être reprise en main pendant quelques années par le nouveau naïb Mohamed Anflous (1901-1905) pour de nouveau sombrer dans les guerres tribales jusqu'en 1912. A cette date les tribus du Sous proclame un sultan maure, Hmad El Hiba, avec qui ils marchent sur Marrakech. Les années qui suivent sont une suite de défaites face aux troupes coloniales qui avancent sous le couvert de la pacification traditionnel des régions " dissidentes " au nom du sultan alaouite. En 1917, un naïb aux pouvoirs élargies, sorte de proconsul, est nommé à Tiznit, le caïd Tayeb Outgountfat.

Dès sa prise de fonction, il doit faire face à une révolte des gros caïds de la confédération Achtouken qui n'acceptent pas les réformes qu'il met en place. En effet, les autorités coloniales, pour se concilier ces populations fraîchement " pacifiées ", ont décidé la suppression de tous les impôts exceptionnels que levaient les caïds, les fournitures d'aliment en nature, les prises en charge collectives des déplacements des caïds, ...etc. Et pendant plusieurs mois il réduit une à une toutes les tribus qui composent cette confédération, ainsi que celle des Ilallen, détruisant leurs " igidar ".

 

IV- Conclusion.

 

Le texte de ce chant nous a permis de découvrir que pour le poète, porte-voix des tribus du Sous en quelque sorte, il y a similitude, répétition même, de l'événement. Il perçoit l'entreprise coloniale de la même façon que l'action makhzen. C'est l'intrusion armée dans son pays d'un pouvoir central, donc étranger pour ces régions périphériques, qui a pour but de le réduire et de le spolier de ses biens. Et en toute logique la seule réponse, pour lui, est d'opposer la force à la force. On perçoit bien cette société de l'époque, instable, précaire où seul la force personnel et de celle de ses alliés (famille, leff) permet de survivre. Et c'est par l'histoire régional que l'on perçoit mieux ce phénomène de vendetta perpétuelle, en tout cas, ici, elle permet de voir la corrélation qui existe entre la politique des sultans sur ces lointaines marches de l'Empire fortunée, face aux tribus et la politique accomplis sous le protectorat par Lyautey dans le sud-marocain, ce que l'on a dénommé la politique des grands caïds. Le sultan ici délègue une partie de son autorité à un caïd avec pour charge de réduire les " insensés ". C'est une vieille tradition d'utiliser ces caïds de la confédération des Ihahan afin de mener des campagnes au nom du sultan dans le Sous. Il y a eu à la fin du XVIII° Mohamed Aghennaj qui ira victorieusement jusqu'à Iligh, ou encore Abdallah Ou Bihi au milieu du XIX°.

Cette politique permettait alors au sultan de réduire ces régions à moindre frais, le caïd rassemblait les hommes de son leff qui en campagne vivaient sur les tribus soumises, puis par des prélèvements, corvées et impôts exceptionnel le caïd récupérait son " investissement " initial.

Pour ce qui est de la politique mise en place par Lyautey, la logique est la même, délégué aux grands caïds de l'Atlas la mission de parachever la soumission des tribus méridionales, afin de faire l'économie en hommes et matériels qui faisait alors cruellement défaut pour cause de grande guerre sur le théâtre européen. Non seulement la France soumettra toutes les régions du Maroc au nom des Alaouites, au nom du Makhzen, mais elle ira jusqu'à utiliser parfois les mêmes méthodes. Les populations du Sous subiront la politique " des grands caïds " non comme une " innovation lyautéenne " mais comme une " tradition makhzen".

Par Rachid Agrour, basé sur les travaux de Justinard dans la revue Hesperis.

 



23/02/2010
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